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Hippocrate

Hippocrate et les humeurs

Hippocrate n'a pas inventé la théorie des humeurs qui lui est souvent attribuée, mais il l'a diffusée.

Cette théorie explique le tempérament par un équilibre entre les humeurs, l'abondance ou l'absence d'une de quatre humeurs, qui étaient présentes dans le corps. Ces humeurs étaient nécessaires du point de vue physiologique, mais elles avaient un impact sur le caractère. Elles variaient selon les saisons. Par exemple, au printemps le sang s'accroît et la bile prend de la force au milieu de l'été. (Oeuvres complètes d'Hippocrate par Émile Littré, Hackkert, Amsterdam, 1965 cité dans Gingras, Keating et Limoges, Du scribe au savant, Boréal)

Les 4 types de personnalité sont les sanguins, les flegmatiques, les mélancoliques et les colériques. Comme médecin, Hippocrate s'intéressait aux personnes et c'est dans la tradition médicale qu'on trouve en premier des descriptions des individus. Le comportement et le caractère étaient aussi expliqué par l'influence des dieux qui manipulaient les individus comme des marionnettes. Il y avait d'autres explications externes comme le climat. Les premiers géographes proposaient que les gens des pays chauds avaient un caractère différent des gens des pays froids. Les explications du comportement entièrement dégagées des influences occultes ou religieuses sont récentes. La psychologie était sous haute surveillance par le clergé qui avait la main haute sur les universités au Québec jusqu'à la révolution tranquille de vers 1960.

Les premières explication du comportement ne s'appliquaient pas à toutes les personnes. Par exemple, le comportement des esclaves et des femmes étaient négligés ou expliqué autrement. Dans un milieu traditionnel, le roi ou le chef était le maître absolu. Il avait droit de vie et de mort sur ses enfants. Les guerriers étaient très valorisés et leur comportement était plus important, donc plus expliqué que celui des esclaves. On observait que les enfants héritaient plus ou moins du caractère des parents. C'était important pour justifier la noblesse. Par contre, les enfants n'avaient pas souvent le droit de s'exprimer avant de devenir chef à leur tour. Beaucoup n'avaient jamais ce statut qui était souvent attribué au premier né.

On observait donc plus intensément le caractère des gens influents et puissants. Par exemple, les premiers astrologues disaient si les augures pour partir en guerre étaient bons. Ils ne faisaient pas la carte du ciel pour une personne, mais il travaillaient pour le chef qui possédait tout le reste. Ce qui était bon pour le royaume était bon pour lui. C'est la communauté qui comptait ou le chef, mais on confondait souvent les deux. La notion d'une personnalité différenciée de la famille et du rôle social telle que nous la connaissons n'existait pas. Si les dieux étaient favorables ils étaient favorables pour tous les membres et ils étaient défavorables pour l'ennemi. Encore aujourd'hui, on s'intéresse plus au caractère du patron qu'on s'intéresse au caractère des employés subalternes. Récemment, les subalternes ont obtenu le droit au respect. Ils ont obtenu de droit d'exprimer leur intérêt personnel quand il divergeait de celui du patron. Partir chez le concurrent était de la haute trahison dans les grandes entreprises en 1970. Le droit d'offrir ses services librement sur le marché du travail est un gain récent pour les travailleurs et qui n'est pas reconnu partout dans les faits.

Il en était de même au niveau des idées. Par exemple, quand les femmes ont obtenu le droit de vote, c'était tenu pour immoral qu'elles votent autrement que leur mari. Plusieurs se sont conformées à cette norme longtemps même si le vote était secret.

Les médecins étant orientés sur l'individu, le malade, ils étaient centrés sur la personne. Ils expliquaient naturellement les comportement par des réactions physiologiques. Ce n'est pas tout à fait par hasard si la théorie des humeurs est parmi les premières à décrire les différences individuelles et à s'appliquer à tous.

Les 4 humeurs

Les humeurs responsables de ces réactions sont passées dans le langage populaire. Les sanguins avaient beaucoup de sang et la saignée a longtemps été un traitement important en médecine. On dit encore faire un coup de sang, pour signifier réagir très fortement. Ainsi, les sanguins s'excitent et s'emportent facilement parce que, croyait-on,  les réactions émotives étaient dues à l'effet du sang.

Les flegmatiques sécrétaient la flegme, une substance que l'on nomme maintenant la synovie. C'était l'humeur des gens difficiles à exciter. Les mélancoliques sont tristes, anxieux et le terme a été utilisé en psychiatrie jusqu'au XIXème siècle. Quant aux biliaires, ils se faisaient de la bile, une substance noire qu'on détectait dans le foie. Se faire de la bile c'est se mettre en colère. Chaque personne produisait les 4 humeurs, mais en quantité différente.

Les équivalents modernes

Pendant la seconde Guerre mondiale, Hans Eysenck a identifié deux traits fondamentaux de la personnalité. En 1955, dans un livre avec S. Rachman (Eysenck, H. et Rachman S., (1955), The causes and cures of neurosis: An introduction to modern behavior therapy based on learning thory and the principles of conditioning, Knapp, San Diego ), il a fait le lien entre ces deux principales dimensions de la personnalité et la théorie d'Hypocrate. Un tableau reproduit le modèle plus loin.

Les deux premiers traits fondamentaux identifiés rigoureusement par Eysenck sont l'introversion-extroversion et le névrotisme. C'est Jung qui a défini le premier les types extravertis et intravertis. Les extravertis sont activement tournés sur le monde extérieur et ils n'ont pas peur des dangers. Les intravertis sont plus tournés vers leur monde intérieur. Ils sont plus tranquilles et plus soucieux des menaces.

Les névrotiques ont facilement peur et perdent leurs moyens. Les individus qui ne sont pas névrotiques sont stables. Eysenck fait le lien entre ses traits qui sont maintenant reconnus généralement comme deux dimensions fondamentales de la personnalité et le vieux système d'Hippocrate,

On peut faire des types psychologique avec ces deux traits. 

Instable

                   Mélancoliques               A                                    C             Colériques

                               B                                                                                  D

Introverti                                                                                                                    Extroverti

               E                                                                                                     G

                Flegmatiques                                                                Sanguins

                                    F                                                        H

Stables

 

Les combinaisons de deux traits

A) Si on se fie aux définitons traditionnelles, les mélancoliques instables sont d'humeur changeante, anxieux, rigides et pessimistes. Quand ils sont sous pression, leur caractère devient instable et ils sont anxieux.

B) Quand ils sont stables, ils sont réservés, peu sociables et tranquilles. Quand ils ne vivent pas de difficultés, ils sont introertis dans le langage moderne. La première série d'énoncés traditionnels correspond bien à l'instabilité et la deuxième série correspond bien à l'introversion.

C) Les colériques réagissent évidemment beaucoup plus quand ils sont sous une pression. Ils sont instables et ils le manifestent en étant grincheux, excitables, changeants, impulsifs.

D) Quand les choses vont bien, ils sont impulsifs, optimistes et actifs. Ils sont alors dans le camp des extrovertis parce qu'ils s'expriment.

E) Les Flegmatiques sont plus stables que les  mélancoliques. Cependant, ils sont aussi plus ou moins sous pression, ou plus ou moins stables si la capacité de résister à la pression est la même pour tous. Quand ils sont sous pression,  ils ne perdent pas le contrôle. Ils demeurent maîtres de leurs émotions, mais on les percevra comme passifs, prudents, pacifiques et portés à la réflexion.

F) Comme ils sont parmi les plus fiables, ou qu'ils ne sont pas sous pression, ils sont presque tout le temps sereins et calmes.

G) Les sanguins sont de façon générale excitables selon Hippocrate. Eysenck les situe dans le camp des extravertis et il distingue deux pôles pour les décrire. Ils parlent beaucoup et ils vont au devant des autres. Ils réagissent face aux gens et en prenant l'initiative, ils ont du leadership.

H) Si tous les membres d'un groupe sont soumis à des situations difficiles, ils vont plus que les autres garder leur confiance en eux. Avoir un trait de caractère, c'est faire quelque chose souvent, fréquemment ou avec une grande intensité. Il faut aussi se rappeler que tous les traits sont relatifs. Faire quelque chose souvent, c'est le faire plus souvent que les autres. Réagir intensément, mais réagir plus intensément que les autres.

S'ils sont moins stables, ou s'ils vivent des situations difficiles, ils réagissent toujours parce qu'ils sont extravertis. Cependant, ils ont moins de leadership et ils sont plus superficiels. Ils parlent, ils s'intéressent aux autres et ils bougent, mais ils sont alors proches du caractère des colériques quand les colériques sont à leur meilleur. Les sanguins, à leur meilleur ou les sujets les plus sanguins, sont capables de réagir quand les autres ont perdu leurs moyens et ont pris

Cette image provient de Eysenck H. J. (1973) Eysenck on Extraversion, John Wiley, NY (.p. 18)

Un fond de vérité

Dans cette perspective, les idées des anciens avaient un fond de vérité. Leurs notions de physiologie étaient fantaisistes, mais on peut toujours trouver des antécédents aux théories scientifiques modernes. Dans le cas de la théorie des humeurs, nous attribuons aujourd'hui la personnalité au fonctionnement du système nerveux plus que des humeurs. Les hormones ont aussi une influence et nous ne sommes pas loin des humeurs dans ce cas. Évidemment, le milieu nous influence aussi et c'était implicite dans la théorie d'Hippocrate.

 Notre cerveau est constitué d'éléments qui se sont développés à des moments différents de l'évolution de notre espèce. Les circuits sont nombreux, parallèle ou redondants. Le comportement externe, ou la réaction interne, est le résultat de multiples influences. Beaucoup de circuits sont activés et se renforcent ou s'annulent. De ce point de vue, la théorie des humeurs est d'un réalisme intéressant. Les mélanges de liquides que sont les humeurs constituent un modèle mécanique et chimique simple qui permet de comprendre comment les proportions peuvent modifier le résultat du processus.  Il faut cependant apprécier que les théories modernes sont débarrassées d'une gangue qui entourait inévitablement les idées des précurseurs.

De plus, le modèle de Eysenck propose un continuum de combinaisons entre deux facteurs et une façon de quantifier. La majorité des gens sont moyens sur chaque traits. Les combinaisons des deux facteurs les plus fréquentes sont autour de la moyenne. Elles ne sont pas significatives. Seulement les caractères des personnes qui ont des traits marqués sont faciles à identifier et à classer. Dans le cas de la majorité des gens et dans des conditions normales, il n'y a rien à dire de très clair. Ce sont les personnes qui manifestent clairement un trait de caractère qui méritent un attribut. Les personnes calmes peuvent faire une colère sans pour autant mériter le traits de colérique.

Pour caractériser la majorité des gens, qui sont moyens, sur deux traits fondamentaux comme ceux qui sont ici, il faudrait dire qu'ils se distinguent parce qu'ils sont comme tout le monde. Ce n'est pas satisfaisant. Ceci pose un problème plus sérieux qu'il n'y paraît. Une des grandes difficultés avec les traits, c'est que nous tenons à définir les gens. Nous tenons à leur attribuer un caractère quand il y a beaucoup de gens moyens. On peut alors à les définir par des traits secondaires. Par exemple, une personne qui n'est pas particulièrement instable, ni particulièrement intravertie, peut être sobre ou rigide. On accorde alors beaucoup d'importance à un traits sans toujours réaliser qu'il n'est que secondaire. Évidemment, dans certaines circonstances, un trait qui est secondaire en général peut devenir très important. Une autre façon, moderne celle-là, qui permet de dire quelque chose d'important au sujet des gens moyens est de décrire le construction de la personnalité des gens ou leur évolution. Ce n'est pas parce que les traits des gens sont moyens que leur développement est facile ou simple. On peut arriver à un équilibre après avoir subi des influences fortes et opposées. L'intégration de ces forces n'est pas de tout repos et peut constituer ce qui explique le mieux la personne.

Les objectifs de la personne sont aussi un sujet d'intérêt. Les gens moyens peuvent s'adapter dans beaucoup de situations et choisir parmi des objectifs nombreux. Dans le cas des gens avec des traits extrêmes, les choix sont plus évident. En fait, ils n'ont pas toujours vraiment le choix puisqu'ils ne peuvent s'ajuster facilement que dans quelques milieux ou emplois. S'ils peuvent s'ajuster dans beaucoup de milieux, ils peuvent aller vers ce qui les intéresse le plus sans inquiétude. Enfin, on peut aussi mentionner que la façon de s'ajuster dans un milieu peut être critique pour les gens moyens et que nous voyons maintenant les personnes dans une perspective développementale.  Quand on vise des objectifs, il ne suffit pas d'être, mais il faut agir et se changer. La théorie des humeurs proposait des saignées pour les sanguins, mais nous avons mieux.

Dans la mesure où le système d'Hippocrate permet de classer les gens qui n'ont pas de caractère bien marqué, il peut sembler dangereux. Il ouvre la porte à des abus, mais ne soyons pas trop sévère pour le père de la médecine. Il y a des tests modernes qui permettent la même chose. Pire, ils imposent des classifications. Par exemple, le MBTI un des tests les plus utilisés, est basé sur quelques dimensions dont l'intraversion et l'extraversion dont il est question ici. La façon de corriger le test assigne une parmi  16 combinaisons à chacun. Tous les répondants, sans tenir compte de l'intensité des traits, sont classés. Jung qui a inspiré ce test était médecin. C'est encore une tradition médicale forte d'établir si la maladie existe ou pas.

Les types d'Hippocrate

Donc, les types de personnalité permettent de rendre rapidement une combinaisons de plusieurs traits et l'idée d'Hippocrate rendait cette notion. On réduit souvent le type de la personne à son humeur dominante, et qualitativement différente, mais les anciens ne faisaient pas cela. L'idée d'un équilibre était toujours à leur esprit et leur approche est plus proche sur ce plan de celle des psychologues.

Si les psychiatres sont souvent pris avec plusieurs étiquettes, ce qui revient à dire aucune, les psychologues ont souvent le problème de décrire des gens moyens. On cherche souvent désespérément à dire quelque chose au sujet de gens qui ont pour principale caractéristique d'être moyens. Ces gens s'adaptent dans beaucoup de milieux. Par exemple, les grandes organisations doivent accommoder les gens moyens. Elles ne peuvent espérer trouver des milliers d'employés extraordinaires.

Les spécialistes qui étudient les traits ont souvent tendance a oublier que les gens moyens sont les plus nombreux et que leurs traits ne sont pas bien clairs. C'est seulement en mesurant plusieurs traits qu'on trouve quelque chose à dire sur certaines personnes. On met alors en évidence un aspect secondaire, ce qui n'est pas sans risque.

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